Eté 1933, j’ai 20 mois et je suis en danger...

01 octobre 2020

Automne 1931 

Je viens au monde sans savoir qui je suis vraiment.

 

Moi, Hermine, suis née un soir, début novembre 1931, à la maternité de Metz, place Sainte-Croix.

 


La maternité est tenue par la Congrégation des Sœurs de la Charité Maternelle dont la Supérieure est Mère Marie Sigisbert.

 


Mon arrivée dans ce monde n’est pas vraiment souhaitée et je vais vite le comprendre.
A ma naissance, ma mère, Catherine, est servante au Buffet de la Gare à Metz et mariée à Jean-Baptiste dont le domicile est marqué inconnu sur mon acte de naissance.

Où est mon père ?

Est-il vraiment mon géniteur ou simplement celui dont je porte le nom ?

 

Gare de Metz - Prillot Frères 1892-1935

Les tables décennales de Metz font état de deux déclarations de naissance : une mention officielle le 07 novembre où je porte le nom de ma mère et un rajout entre deux lignes, au 06 novembre avec le nom de mon père.

Au final, un seul acte de naissance au 06 novembre, sur lequel je porte définitivement le nom du mari de ma mère.

Suis-je vraiment née ce jour-là ou bien le lendemain ?

Celui dont je porte le nom est-il vraiment mon père ?

 

Catherine et Jean-Baptiste

Je suis baptisée, 2 jours après ma naissance, à la Maternité de Metz et le vicaire a bien pris soin de marquer en gras « De matrimonio nihil ! » - Rien sur le mariage.

Qui suis-je vraiment ? une enfant de Dieu ? même l’Homme d’Eglise pointe du doigt le mystère de ma conception…

Je porte pourtant un prénom synonyme de pureté comme pour mieux souligner les zones d’ombre qui entourent ma naissance.

 

Eté 1933 

J’ai 20 mois et je suis en danger.

 

8 heures du matin en ce mois de mai 1933, pour la première fois, maman m’abandonne dans la cour de l’immeuble au 11 route de Magny à Metz, où je vis avec elle.

               

11 route de Magny - METZ

J’ai alors 18 mois et je me mets à pleurer lorsqu’elle s’en va et tente de m’accrocher à elle.

Mais elle s’éloigne sans même un regard...

Je reste là, dans le coin de la cour, à pleurer quelque temps.     

Je suis à moitié nue mais, heureusement, il ne fait pas froid.        
En attendant son retour, j’essaie de m’occuper comme je peux…       
Les heures passent, longues, tellement longues… j’ai faim, j’ai soif… j’ai chaud… je dors, roulée en boule, dans un coin de la cour.

Où es-tu maman ? que fais-tu ?

21 heures, maman est de retour. Elle me saisit comme un vulgaire sac de pommes de terre, sans un mot… je me mets à pleurer… j’ai eu si peur… mes pleurs l’énervent et elle me jette brutalement dans mon lit, sans se préoccuper de mes besoins.

Je m’endors comme une masse, à la fois épuisée par cette journée et soulagée que maman soit revenue.

 

Lendemain, 8 heures du matin, maman me dépose à nouveau dans la cour…

Les jours s’enchaînent et se ressemblent… toujours le même scénario…
Je suis de plus en plus sale, à moitié nue, seule, livrée à moi-même.

Je ne pleure même plus… résignée à mon triste sort…

Chaque jour qui passe augmente ma faim car maman se désintéresse de plus en plus de moi…
Les voisins choqués, chuchotent entre eux… 

« la pauvre petite ! si ce n’est pas honteux ! et pendant ce temps, elle est au café, encore à boire comme d’habitude… pauvre gamine, elle doit en voir défiler des hommes dans le lit de sa mère… pfff… une traînée cette femme, incapable de s’occuper de son enfant ».

Je comprends à leur attitude qu’ils en veulent de plus en plus à maman.

J’essaie d’aller vers eux… j’ai tellement faim… certains me jettent un peu de nourriture, de loin, car mon odeur et ma vue les révulsent…

 

Certains soirs, maman ne rentre pas seule et ces soirs-là sont pires encore pour moi… de ma couche, mes pleurs sont étouffés par les gloussements de maman… parfois, je l’entends crier…

Pourquoi ? Le monsieur lui fait mal ?

 

Eté 1933, j’ai 20 mois et je suis en danger.

 

Les semaines passent et mon quotidien reste le même.    
J’ai 20 mois mais n’ai plus rien d’humain…

D’une saleté repoussante, je fais fuir les voisins qui détournent le regard quand ils passent dans la cour.
L’été est chaud et mon odeur insoutenable…

J’entends les voisins discuter, j’entends les enfants de l’immeuble jouer, je vois les personnes traverser la cour mais je ne fais plus attention à rien...

 

J’ai de plus en plus faim… je ramasse tout ce que je trouve tant la faim me taraude…
Un jour, n’y tenant plus, à quatre pattes, à moitié nue,  je mange de la terre… j’ai si faim !

Une voisine, voyant cela, a  pitié et s’approche courageusement de moi malgré mon état épouvantable.     
Elle me prend dans ses bras, en les tendant bien loin devant elle et me ramène chez elle. Après un bon décrassage, je ressemble à nouveau à un bébé de 20 mois, même si je suis d’une pâleur terrible en raison de mon manque de nourriture.

Pendant près de trois semaines, cette charitable voisine s’occupe de moi, en journée, de la même manière que ses quatre enfants.

Petit à petit, je reprends quelques forces.     
La voisine raconte que maman a bien compris qu’elle s’occupe de moi et qu’elle en profite.
J’entends les voisins dirent que maman n’est pas en capacité de s’occuper de moi.
Ils prononcent des mots comme indigente, estropiée d’une main, mauvaise réputation, libertinage…

 

Finalement, l’un des voisins intervient auprès de maman, menaçant de la dénoncer pour mauvais traitements…

 

Automne 1933 

J’ai 23 mois et je suis toujours en danger.

 

L’automne est là et le mauvais temps arrive.           
Maman ne me laisse plus dans la cour quand elle sort.     
Elle sort d’ailleurs moins depuis qu’un monsieur prénommé Eric s’est installé avec nous.     

La chambrette mansardée où nous vivons tous les trois est minuscule et mal entretenue.

Eric est gentil avec moi. Il veille à ce que je sois un peu mieux nourrie.

Eric fait bonne impression aux voisins…          
Il est vraiment gentil avec moi, peut-être trop d’ailleurs… j’ai 23 mois et je suis toujours en danger… derrière cette porte, les voisins ne voient plus ce qui se passe…

Pourquoi maman ne m’aime pas ? Qu’ai-je donc fait de mal ?

 

Hiver 1933 

J’ai 25 mois et je suis au centre d’une enquête.

 

Sur les instructions du Procureur de la République de Metz sur l’opportunité de mon placement, le Commissaire de Police du 7ème arrondissement ouvre une enquête et entend les locataires de l’immeuble.           

Maman est appelée à s’expliquer.

Le Commissaire mentionne que la conduite ordinaire de maman laisse à désirer. 

Il souligne que maman, quelque peu encline à la boisson, reçoit de temps à autre chez elle des hommes donnant ainsi prise à la critique. La moralité de maman paraît sujette à caution.

Le Commissaire conclut que maman, estropiée en effet de la main gauche, est dans l’impossibilité d’assurer sa subsistance convenable, à plus forte raison la mienne. D’un point de vue hygiénique et moral, ma présence en ce lieu surtout eu égard aux fréquentations de maman, constitue une menace permanente pour mon avenir.        

J’ai 25 mois et maman constitue un danger pour moi !      

 

La veille de mes 27 mois, le 05 février 1934, le Tribunal Cantonal de Dieuze ordonne que je sois confiée à l’assistance publique de la Moselle, aux fins d’éducation.

Je rentre à l’hospice dépositaire le 19 février 1934.

D’une saleté repoussante, je suis dans un état de santé inquiétant, qualifié de grave car je suis atteinte de diphtérie.

Je suis rachitique avec les jambes arquées et une légère ceinture sous mammaire.
J’ai aussi de l’impétigo.

J’ai 27 mois et je suis en danger de mort.

Je suis admise à l’Hôpital Notre-Dame-de-Bon-Secours de Metz où je reste plus de 3 mois.

 

Hôpital Notre-Dame-de-Bon-Secours - METZ

Printemps 1934 

J’ai 31 mois et j’ai enfin une famille.

 

Le 05 juin 1934, je sors de l’Hôpital dans un assez bon état général.

Je suis placée en nourrice le 07 juin 1934.      
J’ai 31 mois et je trouve enfin une vraie famille que va prendre soin de moi et m’aimer comme leur fille.

Ma mère ne s’intéressera plus à moi et ne prendra jamais de mes nouvelles.

 

Hiver 2012 

J’ai 80 ans et je quitte ce monde sans avoir jamais su qui j’étais.

Je n’ai jamais eu accès à mon dossier et n’ai jamais connu les circonstances de mon placement. 

Cette ignorance m’aura hantée toute ma vie.

Comments

  1. Vie terrible, magnifique témoignage. Bravo pour le courage d'avoir mis cette effroyable histoire par écrit

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  2. quel beau témoignage, j'en ai les larmes aux yeux ! Vraiment merci pour ce partage !

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    1. Merci à vous pour ce retour et pour l'émotion suscitée qui m'encourage à continuer à écrire.

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  3. Que de questions sans réponses! Très sensible et touchant. Moi aussi ça m'inspire.

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